La représentation du fantasme au cinéma : entre onirisme, perversité, simulation et simulacre.

Publié le par Anne- Sophie Gourville

 

 

images-copie-12.jpgJ’ai été impressionnée par deux films que j’ai vus précédemment. Ils ne sont pas extra frais dans mon esprit, mais m’ont marquée tous les deux, en tout cas plus durablement que The Artistist que j’ai vu après ces deux-là mais dont le souvenir s’efface  beaucoup plus rapidement.

 


Ces deux films : L’Apollonide, de Bertand Bonello (que j’ai eu la chance de visionner en présence du sympathique réalisateur) et Crazy Horse de Frederick Wiseman (que j’aurais tellement aimé visionner en la présence du non moins sympathique réalisateur). Ils abordent plus ou moins les mêmes thèmes : les femmes, le corps des femmes, la création, le désir, le fantasme. En y réfléchissant bien, les procédés d’écriture aussi se retrouvent d’un film à l’autre : l’ancrage social des personnages dans un lieu clos, la figure de la répétition—dans la structure comme dans les motifs—,  la lumière qui sublime les corps quasiment jusqu’à les déréaliser, les costumes de scène qui transforment un corps en une fonction…

 

L’Apollonide est un film envoûtant, qui traite à la fois d’une réalité dure et crue de la condition des femmes dans les maisons closes et d’un onirisme fantasmatique où désir et perversité se mêlent avec horreur et humour. L’enfermement induit par le lieu de la maison close nécessitait un traitement créatif pour tenter d’échapper à l’asphyxie.  Le traitement du temps permet de s’échapper dans une rêverie où le temps n’est pas linéaire : il est à la fois rêvé et réel, passé et présent. De plus, seules deux séquences sont en extérieur : la première est assez banale, pour peu que l’on ait en tête Le Plaisir d’Ophüls, et même La Maison Tellier, la nouvelle de Maupassant dont Le Plaisir est l’adaptation : les prostituées profitent de la nature, tous leurs sens sont en éveil. Les corps sont là libérés : dans une nudité crue, non soumise au dictat de la séduction, dans un abandon et une liberté très touchantes. Peut-être banale dans l’idée, la réalisation de cette séquence est très réussie et très actuelle. La deuxième séquence me pose problème : c’est le dernier plan-séquence du film : une des prostituées de la maison close s’est échappée de la maison close : elle a atterri dans le Paris d’aujourd’hui… mais elle est toujours prostituée, et elle semble encore plus malheureuse que dans la maison close. Quel pessimisme ! Je considère pourtant la fermeture de ces établissements comme une avancée humaine et sociale majeure. J’ai peut-être tort… Ce film me pose justement problème dans la complexité du propos : de même, que penser du fait que la plupart des clients de ce bordel sont des réalisateurs du cinéma français, jusqu’à Noémie Lvoski en tenancière de la maison close ? Cette idée n’est pas de moi, je l’ai lue dans Les Inrockuptibles. On voit aussi un peintre s’extasier devant les parties intimes d’une prostituée et brandir son pinceau. Comment ne pas penser à Courbet peignant L’Origine du monde ?! Mais alors, si j’extrapole ce que suggèrent ces éléments de mise en scène, il faut penser que les comédiennes sont des prostituées entre les mains des réalisateurs, soumises, obéissant à tous leurs caprices, de même que les modèles entre les mains des peintres du XIXe siècle…

l_apollonide_souvenirs_de_la_maison_close1.jpg

Ce film m’a donc clairement fascinée, tant par la beauté du film (couleurs, lumières, grâce des actrices, musiques…) que par le propos féministe qu’il défend. Mais il me perturbe par certains points… Par ce pessimisme qui affleure en particulier.

Crazy Horse développe un propos tout autre. Il s’agit d’un documentaire sur cette institution française et sur la volonté d’un artiste de créer un spectacle qui renouvellerait le genre du spectacle de danseuses nues. L’artiste, Philippe Découflé, y est traité à égalité avec ses danseuses. Il s’adresse à elles comme à des collaboratrices, il essaie de les comprendre et se trouve confronté à l’infaisabilité de certaines scènes qu’il avait fantasmées parce que les danseuses ne parviennent pas à interpréter ce qu’il avait imaginé. Le fantasme du créateur passe donc ici par les danseuses.

            Fréderick Wiseman choisit le genre documentaire. Et il ne commente nullement son documentaire. Il faut être bien attentif à toutes les images pour essayer de comprendre ce qu’il nous dit à travers ces images. En effet, pas de vulgarité, pas de voyeurisme. Toujours un respect total des personnes filmées. Et pourtant… Ces personnes sont bien devant la caméra, vraies. Pas en représentation comme sur scène, non, comme elles sont réellement. La caméra ne cherche pas la fausse note dans le spectacle, elle ne fait pas non plus l’apologie du Crazy Horse. Elle se contente d’observer, d’écouter les différents intervenants. Et c’est de cette captation du réel que surgit un discours sur le cabaret parisien. Les différents intervenants nous paraissent ainsi plus ou moins « artistes », plus ou moins raffinés, plus ou moins simples, aimables et accessibles. Ainsi Philippe Découflé nous paraît-il louable dans son entreprise sincère de créer un spectacle d’art. Il s’adresse à ses danseuses comme à ses semblables, s’étonnant seulement qu’elles ne parviennent pas toujours à exprimer ses propres fantasmes. Il tente de résister aux gestionnaires de l’institution qui veulent ramener le spectacle vers ce qui existe déjà et qui est par conséquent plus proche du stéréotype que de l’art. Certains plans rendent même hommage au spectacle qu’il a finalement réussi à créer. Il y a une réelle poésie qui se dégage ici d’une mer de fesses rebondies et sublimées par une lumière rasante, là d’une rangée de popotins à pois roses. Les corps deviennent des rêves, il ne sont plus réels. On en vient même à penser à Fellini.

images--2--copie-1.jpg  Fréderick Wiseman

 


En revanche, certains personnages m’ont vraiment paru antipathiques et artificiels, en totale opposition à ce que j’entrevoyais du personnage de P. Découflé. Son directeur artistique dont le discours est à la fois grandiloquent et creux et la costumière aussi ridicule et superficielle que son accoutrement est étudié. C’est cela qui est étonnant : comment des personnes peuvent-elles exprimer autant d’autosatisfaction pseudo artistique devant un maître du cinéma documentaire de plus de 90 ans ? Comment ce petit jeune dont j’ai oublié le nom peut-il prétendre travailler à égalité avec un artiste chevronné comme P. Découflé ? C’est pourtant face à  ces gens que P. Découflé se démène, et le spectateur est avec lui, et en même temps, à un moment, on se dit: « mais enfin, bien sûr, ce projet au Crazy Horse était en soi un peu foireux Philippe » ! Une institution aussi formatée, qui donne une image aussi stéréotypée du désir depuis toujours ne peut pas du jour au lendemain se transformer en mécène !

 

crazyhorse_05_large.jpg C’est la construction artificielle du désir qui est tournée en dérision. Il n’est d’ailleurs pas anodin de constater que le début et la fin du film mettent en scène des ombres chinoises, ombres factices. Ainsi le film se clôt-il sur un simulacre de baiser en ombres chinoises quand il avait commencé en simulation d’orgasme au micro par une danseuse du Crazy Horse. Mais ce qui est frappant, c’est que P. Découflé, et même ses danseuses, qui sont également des artistes, sont sincères, ils sont même les seuls personnages du film à sembler sincères. Pour preuve, ce détail étonnant que les danseuses répètent avec des gants parce qu’elles détestent se toucher, de même la partie du spectacle à laquelle P. Découflé est obligé de renoncer parce que les danseuses finissent toujours en larmes lors des répétitions. Les larmes et les gants trahissent cette sincérité, cet engagement profond de l’esprit et du corps dans ce projet artistique.

 

Finalement, dans ces deux films qui traitent du corps des femmes, on retrouve les mêmes interrogations. Dans un cas le corps se donne comme une torche brûlante au désir des hommes comme le précise la citation d’Henri Michaux dite par une des prostituées de l’Apollonide : « Si nous ne brûlons pas, comment éclairer la nuit ? » , dans l’autre le corps tente de se distancier de l’esprit, mais n’y parvient pas : l’ombre des danseuses projetée sur un drap blanc voudrait nous faire croire que nous assistons à la représentation d’un fantasme, pourtant ce sont bien des femmes qui dansent pour exprimer le désir. Et le désir tient de l’alchimie entre le corps et l’esprit. Ces danseuses donnent donc énormément dans ce spectacle et dans ce film, et nous ne nous en rendons pas compte, et le metteur en scène qui les dirige a des difficultés à s’en rendre compte. Mais Frederick Wiseman, d’une sagesse infinie, lui, voit tout ça.

Publié dans Culture

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article