Slavoj Žižek:“Sous le régime d’Husák* vous étiez heureux"

Publié le par Kalesh

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Slavoj Žižek était à Prague le 17 novembre dernier, date anniversaire de la « Révolution de Velours » qui a sonné le glas  du régime communiste, en cette fin d’année 1989. Avant de s’adresser à la foule rassemblée place Venceslas à Prague, Slavoj Žižek a livré à la journaliste Tereza Spencerová une interview, parue dans le journal hebdomadaire « Literární noviny ». Kalesh a décidé de traduire cet entretien pour ses lecteurs francophones.

* Homme d'État Tchécoslovaque au moment de la « Normalisation », Président de la République socialiste tchécoslovaque de 1975 à 1989. 


Penser de façon non-conventionnelle se dit en anglais: „think out of the box„,  mot à mot „penser en dehors de la boîte“. Et c’est précisément l’impression- bien intentionnelle- que donne le philosophe Slavoj Žižek : tel un petit diable, qui vient de sortir de la boîte, il serre la main avec énergie, pétillant d’ironie, de cynisme, avec ses regards surprenants sur la société et le monde, avec ses thèses provocantes sur leurs manières de fonctionner. « La seule chose dont vous ne devez pas avoir peur est la pensée, » m’a-t-il tout de suite lancé en introduction à sa visite pragoise à laquelle il est aussi venu sous invitation du journal Literární Noviny.

 

Nous discutons ensemble alors que la police de New York vient de « vider » le Parc Zuccotti.  Vous-même vous êtes adressé aux personnes présentes à Occupy Wall Street il y a de cela un mois. Pensez-vous que cela signifie la fin du mouvement « d’occupation » ? 

Personnellement, j’ai le sentiment que la police l’a sauvé.

 

Qu’entendez-vous par là ?

Ces deux dernières semaines, des amis de là-bas m’ont fait part qu’ils avaient remarqué qu’après deux mois d’occupation du Parc Zacotti nombre d’entre eux étaient fatigués, qu’ils avaient perdu l’élan.

Je leur ai dit que la meilleure chose qui puisse désormais leur arriver serait une intervention des forces de police. Que dans ce cas, du moins, leurs illusions persisteraient. Si on leur avait permis de rester, si personne n’était intervenu contre eux, le mouvement se serait désintégré.

J’ai une sorte de théorie cynique qui ne plaît pas à certains de mes amis : je défends l’idée que l’intervention soviétique en 1968 a au contraire sauvé le Printemps de Prague. Imaginez-vous que l’Union Soviétique ne soit pas intervenue. Dans ce cas-là, quelque chose de nouveau serait, il est vrai, né, mais je reste à cet égard sceptique. D’après moi la Tchécoslovaquie serait tout simplement devenue soit un pays d’Europe de l’Ouest de plus, ou bien le parti communiste aurait à un certain moment dit que tout était allé déjà trop loin et qu’il est temps d’en finir avec cette expérience. Peut-être que la Tchécoslovaquie serait devenue une deuxième Yougoslavie, un pays, il est vrai, un peu plus ouvert, mais avant tout un pays où tout le monde sait qui est le chef. N’empêche, l’Union Soviétique est intervenue et a permis à l’utopie de survivre. Les gens ont pu se dire par la suite « Oh, mon dieu, quel beau, quel socialisme créatif nous aurions pu avoir ici! »

 

Donc la vague de mouvements contre les injustices sociales aux USA s’achève selon vous dans les faits, pour toutefois perdurer en tant qu’utopie ?

 Anne Applebaum, journaliste américaine et femme du ministre polonais de la Défense Radek Sikorsky, a sévèrement attaqué le mouvement Occupy Wall Street  dans l’un de ses commentaires. A la fois, et c’est étrange, elle a dans le fond raison, mais en même temps elle ne comprend pas la situation actuelle.  Elle assure que les manifestants sont complètement à côté de la plaque parce que dans nos sociétés nous avons justement un mécanisme démocratique régulier et elle insiste de même sur le fait que le capital doit rester en dehors de ce mécanisme. En disant cela elle a ouvertement reconnu que le capitalisme global a peur de la démocratie et c’est pourquoi les mouvements capitalistes et financiers se retrouvent continuellement en dehors de tout contrôle. Ainsi, elle reconnaît involontairement le problème, qui est cependant aussi le problème des manifestants. C’est-à-dire la question que lorsqu’ils se proclament être les 99 pourcent, et bien pourquoi n’ont-ils pas créé leur propre parti ? Et là on peut ainsi entrevoir les failles du modèle pluraliste traditionnel. Ça ne vaut pas seulement pour les USA mais pour tout l’Ouest- nous sommes les témoins dans une certaine mesure d’un mécontentement global et d’une colère que les systèmes traditionnels sont incapables de gérer. Qu’est-ce-que ça provoque, qu’est-ce-que ça fait naître ? On l’a vu il y a quelques années par exemple en France, quand des voitures ont commencé à brûler, on l’a vu il y a peu en Grande Bretagne. C’était des manifestations pures et dures, qui n’avaient pas de programme. Simplement, c’est la colère qui explose.

Et  c’est justement d’après moi l’acquisition faite par le mouvement de Wall Street : nous avons réalisé qu’il y a un abysse profond entre le mécanisme capitaliste global et la démocratie représentative. La démocratie ne contrôle plus le capitalisme. C’est un problème de base auquel nous ne devrions pas chercher une résolution trop facile. C’est bien l’influence d’une partie du reste des un pourcent que Anne Applebaum représente, lorsqu’elle conseille aux manifestants de rentrer dans la politique. Elle les critique en disant qu’ils n’ont pas de programme, mais ils se sont entre-temps finalement rendu compte du problème. Et c’est le plus important.

 

Vous avez discuté avec eux de leurs objectifs ?

Si vous décidez de pousser les participants d Occupy Wall Street afin qu’ils vous livrent leur programme, vous entendrez beaucoup de naïveté et de phrases creuses du genre « Les gens ne devraient pas servir l’argent, l’argent doit servir les gens ! » Personnellement, je commence à être soupçonneux à chaque fois que les gens tombent dans la morale et qu’ils affligent aux autres la culpabilité. J’ai du reste l’impression qu’à l’Ouest nous avons aujourd’hui voire trop d’anticapitalisme, mais c’est un anticapitalisme vide de sens, moralisateur.  Il suffit d’ouvrir les journaux et vous lisez instantanément que telle et telle firme exploite les ouvriers dans les pays du tiers monde, qu’une autre ne purifie pas l’air et qu’à côté de tout cela les banques font de la spéculation comme si ça en allait de la vie. Tout est présenté de manière moralisatrice et des personnes précises et corrompues sont à l’extrême pointées du doigt. Personne ne pose de questions concernant le fonctionnement de notre système en tant que tel.

Les gens d’Occupy Wall Street ont au moins commencé à y réfléchir et ils essaient d’échapper à ce mécanisme, afin de tirer d’eux-mêmes des solutions instantanées. L’objectif principal aujourd’hui est d’ouvrir un nouvel espace pour une nouvelle pensée, totale. C’est un processus difficile, encore plus lorsque parmi les manifestants il y a des gens qui profitent bêtement, comme s’ils étaient en train de revivre le temps des hippies. Je peux déjà dire aujourd’hui que dans dix ans nombre d’entre eux seront des hommes d’affaires banals, qui se retrouveront une fois par an devant un café en se remémorant les bons temps de la révolution. Malgré tout, le mouvement actuel est très important, parce qu’à la différence des précédents qui en général se concentraient seulement sur des problèmes sociaux ou politiques- au hasard par exemple sur le sexisme ou bien le racisme- quelque chose finalement est né, qui pense à construire un système tout entier. Et les problèmes actuels sont très réels : le 20ème siècle est passé, son socialisme réel n’a pas fonctionné, socialement l’état socialiste démocratique a montré ses failles. C’est même une bêtise, d’après moi, de rêver d’une démocratie directe. Elle ne fonctionne même pas dans les usines- des amis d’Argentine et du Venezuela m’ont raconté avec enthousiaste, il y a peu, que les ouvriers occupaient les usines ; un an plus tard elles avaient toutes faites faillites.

 

Dans un entretien récent pour Al Jazeera vous avez fait le constat que le capitalisme de l’Ouest est au fond déjà mort et qu’il nous faut craindre l’entrée dans le capitalisme des  « valeurs asiatiques ». ça sonne comme un essai d’orientalisme. Que vouliez-vous dire par là ?

 Oui, j’ai même été à cause de cela accusé de racisme même si je l’avais pensé ironiquement. Le chinois moyen ne considère pas son système comme capitaliste, mais comme « du socialisme avec des traits chinois nationaux ». La notion de « valeurs asiatiques » je l’utilise avec une forte ironie, dans l’expérience il n’y a rien d’asiatique dans le capitalisme chinois. C’est un capitalisme autoritaire qui y règne, qui dans certaines mesures rend possible l’existence d’un marché libéral sauvage mais qui reste cependant sous le contrôle sévère de l’état.

En Europe, certains disent « valeurs asiatiques » pour mettre l’accent sur le fait que les asiatiques n’ont pas d’expérience de la démocratie et que cela leur suffit. Mais c’est une tendance globale. J’ai l’impression qu’il y a aujourd’hui quelque chose d’important qui change dans le capitalisme et que le mariage interne entre la démocratie et le capitalisme approche du divorce. Le capitalisme le plus dynamique est aujourd’hui dans les pays qui n’ont pas la démocratie. Si je dois être super-ironique : regardez la Chine et vous arriverez à la conclusion que les anciens communistes sont les managers capitalistes qui ont le plus de succès aujourd’hui.

Mon collègue philosophe chinois m’a l’autre jour montré deux bouquins. Le premier était un manuel d’école primaire de Corée du Nord. Il explique entre autre aux enfants que leur guide Kim Tchong-il est si pur et si propre qu’il n’a pas besoin de faire pipi et caca. Je veux juste dire par là que tous les partis communistes ne sont pas les meilleurs agents du capitalisme. Le deuxième livre était la dernière édition de l’histoire du parti communiste de Chine. Contrairement aux précédents il y manque le chapitre sur les activités des syndicats chinois dans les années 20 et 30 du siècle dernier. Du moins principalement dans la région de Shanghai qui a connu un boom économique très fort et les syndicats y ont joué un rôle important. Ce chapitre a actuellement disparu car les syndicats auraient pu en tirer de mauvaises conclusions et commencer à se comporter indépendamment. Le devoir de base des syndicats chinois est en effet de maintenir la discipline chez les travailleurs afin que le capitalisme puisse efficacement fonctionner. Les chinois ne disent déjà plus que leur objectif est de construire le communiste, ils construisent à la place « une société harmonieuse ». Qu’est-ce-que c’est ? Une société où chacun est à sa place : la femme est une bonne mère, l’ouvrier un bon ouvrier, l’instituteur un bon instituteur. Ce système en Europe nous le connaissons, ça s’appelle du fascisme corporatiste.

 

Si l’on veut sous- entendre par là que les dites « valeurs asiatiques » étouffent à l’heure actuelle les principes humains de base, dans ce cas pas besoin d’aller jusqu’en Asie. En Angleterre, les gens doivent travailler sans droit salarial, pour se qualifier dans le cadre du soutien à l’emploi, chez nous les roms ont dans plusieurs régions des problèmes avec ces programmes de soutien à la requalification, dans le cas où ils possèdent un ordinateur, une voiture pour faires les déplacements ou pas…

Les Roms. En Europe on fait comme si nous étions tous des citoyens, mais il y a tant d’exceptions à l’intérieur du système…Prenez la Turquie. A cause de prétendues valeurs étrangères on ne l’accepte pas dans l’Europe, mais à Istanbul il y a eu la marche des homosexuels Gay Pride, sans aucun problème. Et puis vous lisez dans les journaux ce qui est arrivé lors des Gay Pride en Pologne, en Serbie, en Croatie. A Split ce fût un cauchemar : deux mille policiers ont protégé sept cents homosexuels menacés par des milliers de concitoyens qui voulaient les lyncher. Et même l’état ne l’a pas condamné ; le gouvernement croate a dit que la violence est inacceptable mais que d’un autre côté les gays n’auraient pas dû provoquer les habitants de la ville catholique…

Et cela montre une chose essentielle : lorsque la plupart des hommes de droite parlent de menaces portées à l’encontre de nos valeurs et de notre héritage judéo-chrétien alors ils ont raison. Oui, l’héritage européen est menacé, mais ce sont justement eux les nouvelles droites populistes qui le menacent, des gens du type Haider, Le Pen et semblables. L’Europe qui serait gouvernée par des Geert Wilders (extrémiste néerlandais) ne serait plus l’Europe. Car ces personnes de droite reconnaissent elles-mêmes, et ce radicalement, qu’elles n’ont pas grand-chose en commun avec les traditions chrétiennes européennes. Par exemple Le Pen est païen et il se réclame plutôt d’une mystique celtique. La réelle menace vient de la droite et dans cette situation dangereuse il faut essayer d’apporter à l’Europe une définition nouvelle. Ensemble avec Freud, nous devrions se demander ce que l’Europe veut.

 

Et vous avez une idée de ce que l’Europe veut ?

Il y a plus de variantes qu’il en faut pour nous décider. Nous avons une Europe purement technocratique d’après Bruxelles, qui aspire à renforcer les compétences en manière de concurrence sur les marchés internationaux, et de l’autre côté nous avons  une politique de l’émigration sur la défensive. Si cela devient notre seul choix, alors nous sommes, en tant qu’Europe, perdus. Protéger l’Europe ne peut passer que par une renaissance, celle d’une nouvelle gauche, avec une nouvelle vision européenne émancipatrice. Sinon nous sommes perdus, et si je veux être gonflé, je dis que même l’humanité sera perdue. Aujourd’hui c’est comme si nous avions le choix entre le néolibéralisme et les « valeurs asiatiques » en question. Personnellement je ne pense pas qu’il y ait plus de possibilités, mais le problème est plutôt dans le fait qu’il nous manque des visions. Et leur absence est la preuve que l’idéologie en devenir nous tient si fort qu’en dehors de ses cadres nous sommes incapables de nous rattacher à quelque chose.

 

Pensez-vous que la base de cette nouvelle gauche peut se trouver dans le mouvement de protestation actuelle ?

 C’est possible. Cependant être un véritable gauchiste orienté vers l’homme veut dire aujourd’hui avoir toujours à l’esprit que le 20ème siècle est derrière nous. On ne peut plus utiliser le vieux mot d’ordre de la gauche qui dit que « les avancés de l’histoire sont de notre côté » ou bien que nous sommes « l’instrument de l’histoire ». Non. J’aime la métaphore de Walter Benjamin qui dit que l’objectif n’est pas d’aller au-devant du train en marche mais qu’au contraire il faut tirer sur le signal d’alarme qui freine l’histoire.

 

Le vingtième siècle est derrière nous mais revenons-y. Vous avez passé, par hasard, le mois d’août 1968 à Prague et êtes reconnu pour être un grand amateur de cinéma. Que pensez-vous de la Nouvelle Vague tchécoslovaque ?

J’aime les films de la Nouvelle Vague tchèque et en même temps je vois le destin de Miloš Forman comme un exemple qui prouve que lorsque vous donnez à quelqu’un la liberté de l’Ouest sa création commence à décliner. Je considère que ses meilleurs films sont l’As de Pique, les amours d’une blonde et au feu les pompiers. Puis son premier film américain, Taking Off, qui voit l’Amérique comme si elle était une province tchécoslovaque. Il a ensuite essayé de capter l’esprit américain et ce n’était plus ça. Je sais que beaucoup de gens aiment Vol au-dessus d’un nid de coucou mais  moi pas et j’ai l’impression que même toutes ses provocations plus récentes de type Larry Flint ne marchent pas complètement. Ça s’est passé de la même manière pour Krzysztof Kieślowski. Son film phare c’est Accident tourné en 1981, mais dès qu’il a pu jouir de la  liberté qu’offre l’Ouest, mon amie Agnieszka Holland me l’a dit, il a commencé à tourner des films pour séduire de belles actrices.

Peut-être qu’il en ressort une conclusion assez triste, que le grand art véritable a besoin, dans une certaine mesure, de répression. Pas une grande répression, parce que je n’ai jamais entendu parler d’un grand cinéma Nord-Coréen, mais qu’une petite contrainte est, pour résumer, bénéfique.

A la fois cet héritage est tellement incroyable, tout ce que nous a laissé le cinéma d’Europe centrale des années 60… Je ne parle pas seulement de Forman. Me vient à l’esprit par exemple Magasin sur rue (de Ján Kadár) et encore bien d’autres. Bref, c’était l’âge d’or.

 

Puis est arrivée l’époque de la normalisation…

J’ai en ce qui concerne cette époque une théorie très brutale… Une fois nous en avons débattu à Vilnius lors d’une conférence, quand les gens sont-ils vraiment heureux ? Et il m’est venu à l’esprit que les gens étaient vraiment heureux en Tchécoslovaquie à l’époque de Husák. Pourquoi ? Je reconnais que je ne considère pas le bonheur comme une catégorie bien définie. Les gens sont heureux dans des conditions bien précises : en premier lieu vous devez avoir une vie globalement confortable, mais ça ne doit pas être trop confortable- il doit y avoir des denrées dans les magasins constamment, mais elles devraient ne pas y être une fois par mois, ce qui vous rappellerait quelle chance vous avez tous les autres jours. Deuxièmement, la démocratie ne devrait pas fonctionner, parce que lorsqu’elle fonctionne et que les gens ont le sentiment qu’ils peuvent décider, alors ils ont des soucis- parce que c’est toujours plus facile d’avoir quelqu’un au-dessus de soi qui prend les décisions à votre place et sur qui vous pouvez ensuite rejeter la responsabilité. Troisièmement, vous pouvez avoir un autre pays qui joue le rôle de paradis artificiel. Par exemple pour nous, d’ex-Yougoslavie, l’Ouest n’était pas le paradis, car les frontières étaient ouvertes et on pouvait le découvrir n’importe quand. Ce paradis artificiel ne devrait pas être trop loin pour que vous puissiez le chopper sur votre télévision et rêver vos rêves. Pour moi tout cela ensemble fait des hommes des gens heureux. Puis viennent des arguments contre le réalisme social, dans le réel, des arguments contre le bonheur, si vous appelez le bonheur la vie quotidienne simple, en dehors de la politique corrompue.

Je donne un exemple. A la fin de l’ère Husák vous aviez un programme télévisé extrêmement populaire L’hôpital aux abords de la ville. Pour moi c’était de l’idéologie Husákienne dans toute sa splendeur. De petits gens ordinaires qui vivent leurs petites vies…c’est la preuve même du réalisme socialiste. Justement, Forman a aussi miné le système en se moquant des petits, des gens ordinaires. Il a montré leurs vies non-héroïques, leurs rêves superflus. Il n’a pas tourné en dérision la bureaucratie régnante, mais il a montré sur qui elle s’appuyait, au nom de quels gens elle parlait avec emphase. Ils se trompent affreusement ceux qui assurent que les communistes voulaient mobiliser les gens politiquement, parce que la vérité est justement tout le contraire. Leur approche cynique de la chose leur plaisait beaucoup car ils pouvaient ainsi régner dans le calme. Ils vous laissaient mener vos vies privées tant que vous restiez dans le rang du parti politique. Donc c’était peut-être une époque heureuse et en même temps une époque très dépressive, privée de toute création. Un homme qui a du goût n’en veut tout simplement pas de ce bonheur-là.

 

Nous parlons ensemble, le 17 novembre, jour anniversaire de la « révolution de velours », et vous allez dans quelques heures vous adresser aux manifestants sur la Place Vencelsas. Qu’allez-vous leur dire ?

Que le combat continue. Tout le monde admet que le mouvement de la révolution de velours n’avait pas pour enjeu le capitalisme mais la dignité humaine, la justice sociale ou bien la solidarité, ce qui ne vous est toutefois pas arrivé. La réaction patronale habituelle de l’Ouest dit que les règles ont un prix, que vous n’avez pas grandi, utopistes, et que vous feriez mieux d’apprendre la dure règle du jeu, que le prix de la liberté et de la démocratie est une compétition de rude concurrence et bla bla bla. Je pense, moi, que les rêves de la révolution de velours n’ont pas été atteints, mais qu’ils ne devraient toutefois pas être repoussés, comme quelque chose de vain et d’inutile. Je répète, le combat continu. Nombre d’entre nous nous reprochent d’être des rêveurs, de ne même pas savoir ce que nous voulons, mais excusez-moi, la tragédie actuelle est liée au fait que ceux qui sont au pouvoir ne savent pas comment en sortir. Et ça, ça me fait du souci. Non pas qu’il nous faudrait une classe totalement dirigeante, ce qui est réellement dangereux c’est que la classe dirigeante perd de plus en plus la capacité de gouverner adéquatement. Car la classe qui gouverne, si elle était intelligente, pourrait éviter cette stupide crise, comme il y en a eu une en 2008 ? Car c’était réellement un complot des banques qui ont retiré l’argent des sociétés. Où est alors la capacité de gouverner de la classe dirigeante?

 

Vous avez parlé du bonheur dans l’ère Husák, mais ce principe a arrêté de fonctionner à partir du moment où les gens ont compris qu’ils  pouvaient avoir encore plus. Pensez-vous que la situation actuelle est différente, révolutionnaire, qu’elle peut aboutir à quelconque changement ?

Je pense que la situation est dans l’ensemble la même. Aux temps de la révolution de velours il y avait au moins de l’espoir, aujourd’hui, néanmoins, il y a des divergences qui sont nées : les gens sont d’un côté trop cyniques pour se laisser mobiliser pour un quelconque rêve, de l’autre côté nous sommes les témoins d’une explosion de colère ure. Il y a des démonstrations qui expriment une colère exaltante, qui ne parviennent pas à la traduire en un programme positif ; de sorte que cela laisse place à un resolution autoritaire du problème.

 

N’est-ce-pas dû au fait qu’il n’existe pas de meilleure variante de société possible ?

Non, je ne suis pas pessimiste. Prenez la Norvège, où règne toute une tradition véritable de lois non-écrites. Par exemple dans une entreprise norvégienne typique il n’y a pas de différence entre la paye d’une femme de ménage et le plus haut des directeurs, que de un quart voir un cinquième. L’équilibre de la société alors existe. Les Néo-libéraux vous rétorquent à cela que vous perdez alors la capacité d’être concurrent. En vrai la Norvège tout comme la Suède sont au palmarès des compétences en matière de compétition et ce aux plus hauts niveaux dans le monde, ce qui veut dire qu’une société équilibrée peut avoir du succès. Aux Etats-Unis au contraire fonctionne un énorme paradoxe, irrationnel : là-bas il n’existe pas de corrélation entre la galopante élévation mené par les top-managers et le succès de l’entreprise qu’ils gèrent. Plus l’entreprise va mal plus vos salaires sont élevés. Ou bien encore un autre phénomène étrange : combien de jeunes gens aujourd’hui étudient, alors qu’ils savent d’avance qu’ils ne trouveront pas d’emploi. Toujours, quand je suis à Londres ou à Paris ou bien ailleurs, je demande aux chauffeurs de taxi qui ils sont. Bon dieu, c’est la tranche d’habitants la plus éduquée ! J’ai entendu de ces histoires, des experts en informatique… c’est pourquoi je dis, que la crise actuelle est structurelle et qu’aucun appel moralisateur ne peut la résoudre.

Et c’est pourquoi les économistes conservateurs aujourd’hui mettent le point sur une propriété spirituelle. J’ai le sentiment que le capitalisme ne sait pas exactement quoi faire avec ça, parce que l’appartenance spirituelle fonctionne à un tout autre niveau que la propriété matérielle. Lorsqu’ils boivent une tasse de café, il ne vous reste rien, mais lorsque l’on se partage les connaissances, celles-ci ne perdent pas en valeur. Au contraire, elles ne peuvent que se perfectionner davantage. Donc la propriété spirituelle est par essence communiste.

 

Il y a trois ans de cela vous avez dit dans un entretien pour le journal The Guardian que le communiste va sortir victorieux…

Bien sûr, c’était une blague et je ne pensais pas par-là au système tenu d’une main de fer par le KGB. Le communisme en tant que système a échoué, mais pas en tout, comme certains le pensent- entre autre il est parvenu par exemple à rendre en général la santé ou bien l’éducation accessible à tous- mais dans le principe il a échoué. Et les problèmes auxquels le communisme  pourrait avoir des réponses sont toujours là. Et ce sont des problèmes pour nous tous, c’est-à-dire communautaires, c’est-à-dire communistes. J’ai à l’esprit par exemple les questions sur l’appartenance spirituelle, sur la biogénétique, l’environnement… Et puis j’ai encore un argument en faveur du communisme : Marx pensait naïvement que l’exploitation par le capitalisme pouvait avoir lieu seulement dans des contextes de formelle liberté. Le souci est que le capitalisme peut se libérer de plus en plus de cette liberté formelle et que certaines personnes peuvent en être exclues- les immigrants clandestins qui vivent dans des bidonvilles et d’autres choses du genre. Le système ne peut plus se permettre d’être démocratique et équilibré pour tous. On doit résoudre ces problèmes. Si ça n’arrive pas, on va vers une société triste et autoritaire. Ce ne sera pas un système fasciste ouvert, dans le privé vous allez pouvoir faire ce que vous voulez, la société sera dirigée par une gouvernance dépolitisée qui va porter de plus en plus atteinte à la liberté et va excommunier de plus en plus de gens. Actuellement déjà, des milliards de gens sur la planète vivent dans des bidonvilles, ici sur cette terre, dont les pouvoirs d’état n’ont plus ou moins rien à faire. C’est un paradoxe, parce que par exemple Michel Foucault assure que nous allons vers une société qui exerce une contrôle indirect mais sévère sur les gens, en attendant il y aujourd’hui des terrains sur lesquels poussent des maisons sans aucun contrôle.

 

Pour beaucoup de gens vous êtes aujourd’hui à sa manière un guru et même un Messie. Qu’est-ce-que ça vous fait d’occuper un tel rôle ?

Je déteste ça. J’aime bien être un clown, provoquer. Je répète souvent que j’arrive avec des problèmes, jamais avec des réponses. Je ne suis pas un politicien, et c’est pourquoi je ne propose pas de solutions simples, je suis philosophe et je ne pose que des questions.


 


Publié dans Interviews

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